Moins d’Āsana, plus de Yoga : le chemin vers soi n’est pas une posture

par | Bien dans ta tête, Bien dans ton corps, Développement personnel, Yoga

Il y a quelques jours, j’ai reçu ce retour : « Je voudrais moins de méditation et plus de « vrai » yoga ». Comprenez par là : plus de sueur, plus de postures complexes, plus de mouvement. Sur le coup, cela m’a plongée dans une réflexion « de fond ». Je me suis questionnée sur ma propre légitimité : ai-je raison d’intégrer ces enseignements, ces temps de silence et ce travail de fond là où beaucoup n’attendent qu’un cours de gym ?

Pourtant, je vois bien que le yoga est thérapeutique. Il y a ces élèves pour qui cet enseignement a agi comme un déclic, changeant radicalement leur hygiène de vie : l’arrêt du tabac ou du coca-cola, les dos qui ne font plus souffrir, ceux qui traversent des événements complexes dans leur vie et qui tiennent grâce à leur pratique, ou cette nouvelle capacité à observer une émotion plutôt qu’à se laisser submerger par elle. Il y a aussi ceux qui, après des années d’arrêt, reviennent vers mes cours précisément parce qu’ils y trouvent autre chose qu’une simple performance physique.

J’aime l’idée que l’enseignement puisse déranger. Si cela gratte, c’est que nous touchons à quelque chose de sensible, de vivant. Bien sûr, je comprends l’envie de simplement « bouger », car c’est l’image que la société renvoie du yoga partout.

Mais ce matin, en lisant cette chronique de Zineb Fahsi tombé comme par magie dans ma boite email (« De l’ashram à Zoom : petite histoire de la transmission du yoga »), j’ai eu la confirmation que ce « vrai » yoga que l’on réclame est souvent un contresens historique.

La Paramparā ou l’exigence de la présence 

Pendant des millénaires, apprendre le yoga n’était pas une activité que l’on glissait entre la sortie du boulot et le dîner. Avant le XXe siècle, le yoga n’était pas une activité que l’on « pratiquait » à la carte, mais un engagement total, un renoncement. Il fallait rompre avec son existence antérieure : quitter son foyer, ses habitudes, parfois même son identité sociale. Le disciple ne choisissait pas son maître ; c’est le guru (celui qui, étymologiquement, « dissipe les ténèbres ») qui, après l’avoir observé, décidait de l’accepter le disciple, le śiṣya, ou non. La transmission reposait sur des années de coexistence, d’imitation silencieuse, de corrections infimes transmises par un regard ou un geste. Les Yoga Sūtra de Patañjali n’étaient que des balises théoriques. Sans cette relation vivante, le yoga devenait une simple gymnastique. La légitimité ne venait pas d’un diplôme, mais d’une lignée ininterrompue, la paramparā.

On ne « faisait » pas du yoga, on entrait en yoga.

1893 – 1918 : basculement vers la « gymnastique »

Tout bascule en septembre 1893, quand Swami Vivekananda, drapé dans son turban safran, monte à la tribune du Parlement des religions de Chicago. Face à un parterre de notables occidentaux sceptiques, il ne parle ni de postures ni de mantras, mais présente le yoga comme une « science de l’esprit ». Coup de maître : il le rend digeste pour l’Occident Ironie du sort, il méprisait les asanas, les jugeant trop « corporels. Un siècle plus tard, c’est précisément cette dimension physique qu’on voit partout, loin de la quête de libération (moksha) qui en était le cœur.

L’année 1918 marque un tournant : à Mumbai, Sri Yogendra ouvre les portes du Yoga Institute, premier centre à oser une hérésie : enseigner le yoga… en groupe ! Exit les retraites de plusieurs années, les jeûnes purificateurs, les nuits passées à méditer sous la pleine lune. Place à des séances d’une heure, chronométrées, où l’on enchaîne postures et exercices respiratoires comme des mouvements de mécanique corporelle. On y vient en costume-cravate, on repart détendu. Pour la première fois, le yoga devient un service. Pour le rendre acceptable, il fallait le « médicaliser » : on mesure la pression artérielle, on chronomètre les kumbakha (apnées). On passe de l’être au faire, de la transformation de la conscience à l’optimisation du véhicule corporel.

De l’imprimerie à Instagram : standardisation du sensible

L’arrivée de la photographie, menée par des pionniers comme B.K.S. Iyengar, a fixé ce qui était autrefois mouvant. En 1966, Light on Yoga devient la « Bible » du yoga postural : 200 postures photographiées avec une précision, des alignements millimétrés, des séquences à suivre. Si Iyengar insistait en privé sur l’adaptation individuelle, le succès phénoménal de son manuel a paradoxalement favorisé une approche « taille unique ».

On associe souvent l’enseignement à distance à la modernité de Zoom, mais B.K.S. Iyengar est, d’une certaine manière, le véritable père du yoga à distance. En figeant les āsanis sur papier glacé, il devient le véritable père du yoga à distance. Il prouve qu’on peut guider un élève à des milliers de kilomètres via un support visuel codifié. C’était la première étape de la dématérialisation.

Du Sangha au Streaming

Aujourd’hui, cette logique atteint son paroxysme sur les réseaux sociaux, mais elle s’est vidée de sa substance. La posture n’est plus un état interne, elle est devenue une image externe. On ne cherche plus à ressentir l’ āsana, on cherche à le reproduire pour « la forme », au sens propre comme au figuré. Ce culte de l’alignement purement géométrique, qui fait de jolies photos , nous fait parfois oublier l’alignement interne, celui qui est invisible et subtil.

Puis, 2020 est arrivé comme un accélérateur de particules. La pandémie a brisé le dernier verrou sacré de la transmission : celui de la présence physique obligatoire. En quelques semaines, les studios de yoga ont fermé leurs portes… pour rouvrir leurs écrans. Sans la présence physique, le yoga perd sa dimension communautaire : plus de corrections manuelles, plus d’énergie collective, plus de ce silence partagé qui fait vibrer une salle. Pire : les algorithmes de recommandation nous enferment dans des bulles de pratiques où le Handstand prime sur la respiration.

Neurosciences et héritage : retour au subtil

Pourtant, la science moderne commence à rejoindre la tradition par des chemins inattendus. Là où les textes anciens parlaient de métaphysique, les laboratoires parlent aujourd’hui de biologie. Les IRM fonctionnelles, en mesurant l’activité du cortex préfrontal et de l’amygdale, valident ce que les yogis appelaient les saṃskāra : ces empreintes mémorielles, ces plis mentaux qui dictent nos réactions automatiques.

Pratiquer le yoga, ce n’est pas seulement étirer des tissus conjonctifs ; c’est littéralement utiliser la neuroplasticité pour recâbler son cerveau. La science ne remplace pas l’esprit ; elle fournit un nouveau langage, rigoureux et mesurable, pour expliquer l’ineffable. Elle nous apprend, par exemple, que la méditation et le souffle ne sont pas des concepts « perchés », mais des leviers concrets pour stimuler le nerf vague et basculer du système nerveux sympathique (survie/stress) au parasympathique (récupération/régénération).

C’est ici que le Yoga Restauratif prend tout son sens et toute sa noblesse. En mettant l’accent sur le pratyāhāra, le retrait des sens, et le silence, nous revenons à l’essence même de la définition de Patañjali : l’arrêt des fluctuations du mental (citta vṛtti nirodhaḥ). Dans l’immobilité soutenue par des supports, le corps cesse d’être un outil de performance pour redevenir un sanctuaire de perception.

Loin du « Yoga Chèvre » ou du « Yoga Bière » (mes élèves adorent m’envoyer ces photos en me demandant : « À quand au studio ? »… ils savent exactement quels boutons presser pour me faire réagir !), la Yoga Thérapie se révèle alors. Elle reprend le sens original du yoga : moins de démonstration physique, plus de soin systémique. Elle nous permet de transformer la souffrance, duḥkha, non par la force brute ou la volonté musculaire, mais par la justesse de l’observation et la libération des tensions profondes.

Vrai Yoga vs Gymnastique : l’immobilité est l’effort ultime

Le yoga n’est pas une pièce de musée. Mais attention : la véritable pratique ne commence pas quand vous posez votre pied derrière votre tête. Elle commence quand vous décidez d’épurer votre mode de vie, de simplifier votre rapport au monde et de retrouver cet espace de silence intérieur.

Cette démocratisation du yoga est-elle une victoire ou une défaite ? Pour moi une victoire, car jamais une pratique millénaire n’a été aussi accessible, et ce ne sont que des points d’entrée. Mais aussi une défaite, si l’on oublie que son but n’était pas la performance et les postures, mais la conscience.

Alors, la prochaine fois que vous déroulerez votre tapis, posez-vous la question : cherchez-vous à fuir votre vie ou à l’habiter pleinement ?

Le chemin vers soi est rarement le plus bruyant, mais c’est le seul qui mène à la véritable santé.

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